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Louisiane : ouvrir les programmes bilingues sur le monde professionnel

29/11/2016

En Louisiane, qui était un territoire de la Nouvelle-France aux XVIIe et XVIIIe siècles, la langue française a conservé un statut historique et identitaire pour une partie de la population. Ce contexte explique la présence ancienne d’un réseau d’écoles à programme d’enseignement bilingue, soutenu par les autorités éducatives locales et par l’action du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), créé en 1968. Aujourd’hui, la Louisiane est l’État américain qui compte le plus d’apprenants de français et les programmes d’immersion continuent d’attirer un grand nombre de parents. La poursuite du développement de ces filières est cependant conditionnée par une ouverture plus grande sur le monde universitaire et professionnel, comme le souligne dans cet entretien Terri Hammatt, responsable de l’enseignement des langues vivantes au Département de l’Éducation de la Louisiane, tout juste retraitée.

Quelles sont les spécificités du dispositif d’enseignement bilingue français-anglais en Louisiane ? 

À l'époque coloniale, la Louisiane était une région multiculturelle et multilingue. En 1921, la constitution de l'État a établi l'anglais comme seule langue officielle. Après la Seconde Guerre mondiale et l'afflux d'anglophones lié au développement de l'industrie pétrolière, de nombreux parents ont cessé de faire apprendre le français à leurs enfants, afin d’éviter qu’ils soient stigmatisés, en tant que locuteur français, au sein d’une société américaine anglophone.

 

En 1968, la population francophone de Louisiane semblait sur le point de s’éteindre si des mesures sérieuses n’étaient prises pour inverser cette tendance. Le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) a été créé cette même année (loi CODOFIL n°409). En tant qu’organisme d'État, le CODOFIL s’est vu confier la mission de "faire tout ce qui est nécessaire pour encourager le développement, l'utilisation et la préservation du français tel qu'il existe en Louisiane pour le plus grand bien culturel, économique et touristique de l'État." La Louisiane a ainsi commencé à reconnaître la langue française comme une ressource à part entière au sein de l'État.

 

L'État louisianais a par ailleurs adopté une série de lois pour promouvoir l'enseignement du français dans les écoles publiques. Au cours des quarante dernières années, les membres du BESE (Board of Elementary and Secondary Education, la commission de l'enseignement élémentaire et secondaire), le surintendant de l'Éducation (responsable de l’éducation au niveau de l’État, équivalent peu ou prou d’un recteur en France), les législateurs et le gouverneur ont ainsi participé à la création d’un mémorandum, en collaboration avec un ensemble de partenaires francophones, en particulier la France, avec lesquels le Département louisianais de l’éducation et le CODOFIL collaborent quotidiennement. Le LDOE (Louisiana Department of education) et le CODOFIL ont été désignés par le Département d’État américain comme partenaires du visa d’échange de type J-1 pour les enseignants (Exchange Visiting Teacher), qui offre aux écoles de Louisiane la possibilité d'employer des professeurs originaires de 25 pays différents, répartis sur presque tous les continents. Les salaires de ces enseignants sont pris en charge par un fonds spécifique, via le Minimum Foundation Program (budget de l’éducation de la Louisiane), destiné aux districts scolaires.


La Louisiane a affiché son souhait de passer en 5 ans de 5 000 à plus de 25 000 élèves scolarisés en immersion française.

 

Les programmes "traditionnels" d’enseignement des langues étrangères restent majoritaires dans la plupart des districts. Ils débutent généralement à partir de la 4e année (25 000 étudiants en 2015-16) et sont basés sur l'approche communicative. Les programmes d’immersion (dual langage immersion) ont quant à eux rencontré un succès croissant depuis 1988 (4 500 étudiants en 2015-16). Le modèle didactique soutenu par le LDOE est un modèle d'immersion bilingue partielle, où au moins 60 % de la journée d'enseignement se déroule dans la langue cible. Le LDOE a mis en place une certification (la World Language Immersion School State Certification) "garante de l’excellence du programme proposé et fondée sur un enseignement-apprentissage immersif efficace". Cette certification récompense les écoles d’immersion qui respectent fidèlement les lignes directrices posées.

Qu’est-ce qui motive aujourd’hui les familles louisianaises à inscrire leur(s) enfant(s) dans un programme bilingue français-anglais ?

D’après une étude récente, les parents louisianais inscrivent leurs enfants en immersion française pour des raisons très variées.  

 

Une vaste majorité de parents font le choix de l’immersion française car ils veulent que leur enfant soit bilingue. Cependant, leur vision du bilinguisme peut varier :

 

  1. Certains se tournent vers le bilinguisme pour des raisons sentimentales : renouer avec leur langue d’héritage, donner à leur enfant ce dont eux-mêmes ont été privés, préserver la culture francophone ;
  2. D’autres voient le bilinguisme comme un atout cognitif : être bilingue va aider leur enfant à mieux comprendre, mieux penser ;
  3. De là à imaginer que l’immersion va aider leur enfant à mieux réussir à l’école, il n’y a qu’un pas que certains n’hésitent pas à franchir ;
  4. D’autres voient les bénéfices du bilinguisme pour l’avenir de leur enfant : trouver un meilleur travail, gagner plus d’argent.

Une petite minorité choisit l’immersion en français parce que "ça fait bien", parce que les parents imaginent que l’immersion est "une école privée à l’intérieur du système public" et que les élèves d’immersion constituent une élite.  

Pour aller plus loin, les raisons pour lesquelles les parents choisissent l’immersion conditionne le fait que leurs enfants poursuivent ou non l’ensemble de leurs études au sein de ces cursus. Il semble que la majorité des enfants qui continuent toute leur scolarité en immersion représente les deux premiers groupes : les parents qui veulent que leurs enfants soient bilingues pour des raisons d’héritage et de culture, et ceux qui les veulent bilingues en raison des bénéfices intellectuels qui en résultent.

"Immersion francophone en Louisiane". Reportage tourné à Bâton-Rouge et diffusé sur Ici Radio-Canada, 2012

 

Quels défis et quelles perspectives se dessinent pour l’enseignement bilingue francophone en Louisiane dans les prochaines années ?

Le défi principal aujourd’hui pour la Louisiane est de faire le lien entre l’école et le monde du travail.  L’immersion française est solidement installée en élémentaire jusqu’à la fin du 8ème grade, et dans certaines régions jusqu’à la fin du 12ème grade. Pendant que les autres régions se concentrent à continuer elles aussi l’immersion au lycée, nous devons créer des filières de travail ou d’études pour les élèves qui en sortent à la fin du 12ème grade :

  • Continuer la filière PreK-12 jusqu’à l’université (PreK-16), sans oublier les élèves qui préfèrent une formation plus courte (2 year Associate Degree dans un Community College ou autre formation professionnelle) ;
  • Créer des opportunités internationales d’échange et/ou d’équivalence pour les étudiants après le lycée ;
  • Créer des opportunités professionnelles en français en Louisiane dans les secteurs :
    • du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration,
    • du pétrole international,du commerce international,
    • des services – secteurs médicaux, légaux, éducatifs, militaires.
  • Créer des opportunités professionnelles en français hors Louisiane : liens avec les institutions professionnelles de nos partenaires internationaux (France, Belgique, Canada, Haïti, pays d’Afrique).

L’immersion française en Louisiane ne peut pas et ne doit pas rester un simple programme scolaire. Nous sommes le seul État des États-Unis qui ait déjà une culture, une population et un début d’infrastructure propices à son ouverture vers le monde universitaire et du travail et nous devons en tirer profit.

 

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